Héritage · Novembre 2026

Former et soigner

Former et soigner : deux mots qui touchent chaque famille. Entre 1973 et 1990, le Rwanda a bâti un réseau de soins de proximité et ouvert l'école à une part croissante de ses enfants. Les séries internationales permettent aujourd'hui d'en mesurer l'ampleur.

Un président qui voulait être médecin

L'attention portée à la santé n'est pas étrangère à l'histoire personnelle de Juvénal Habyarimana. Diplômé des humanités gréco-latines au collège des Barnabites de Bukavu, il s'inscrit en janvier 1959 à la faculté de médecine de l'université Lovanium, à Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa), dans le Congo belge : il veut devenir médecin.

Carte d'étudiant de Juvénal Habyarimana à l'université Lovanium. Archives de la famille Habyarimana.
Carte d'étudiant de Juvénal Habyarimana à l'université Lovanium. Archives de la famille Habyarimana.

Les troubles qui accompagnent l'indépendance du Congo, en 1960, l'obligent à interrompre ses études. Il rentre au Rwanda sans intention d'y renoncer ; mais le pays, à la veille de sa propre indépendance, a besoin d'officiers rwandais, et il rejoint le 10 novembre 1960 l'école des officiers qui vient d'être créée. Ses enfants se souviennent qu'il leur parlait encore, des années plus tard, de sa passion pour la médecine.

Catherine et David Newbury, dans un récapitulatif souvent cité, retiennent parmi les réalisations de la période les routes, l'expansion des écoles et des centres de santé, le reboisement et l'effort de production agricole.

Un réseau de santé au plus près des collines

En mai 1986, devant la 39e Assemblée mondiale de la Santé, la délégation rwandaise présente l'organisation du système de santé. La règle est claire : un centre de santé pour 30 000 habitants au plus, avec des antennes dans les communes peu peuplées. Le parc d'hôpitaux publics est passé de 24 à 32 établissements, en comptant le centre hospitalier universitaire et le centre neuropsychiatrique.

À ce réseau public s'ajoutent les hôpitaux confessionnels. Les observateurs de l'époque décrivent ainsi « un réseau plutôt dense d'hôpitaux ruraux ».

Moins d'enfants perdus

Le résultat le plus précieux se compte en vies. La mortalité infantile passe de 121,7 décès pour mille naissances vivantes en 1973 à 90,3 en 1985, puis à 86,9 en 1990.

0204060801001201401975198019851990Mortalité infantile
Mortalité infantile, décès pour 1 000 naissances vivantes, 1973-1993. Source : Banque mondiale (WDI).

La vaccination progresse au même rythme. La couverture DTC3 (diphtérie, tétanos, coqueluche) des jeunes enfants passe de 17 % en 1981 à 87 % en 1986, puis à 91 % en 1991. Celle contre la rougeole passe de 42 % à 89 % entre 1981 et 1991. En dix ans, la vaccination est devenue la règle et non plus l'exception.

Une génération qui va à l'école

L'école connaît la même montée en charge. Le taux brut de scolarisation primaire passe de 54,4 % en 1973 à 63,2 % en 1979, puis à 71,9 % en 1982. La progression est particulièrement forte dans la seconde moitié des années 1970.

Dans le secondaire, le changement d'échelle est plus spectaculaire encore : 2,3 % en 1971, 8,7 % en 1980, 16,1 % en 1990. En vingt ans, le taux est multiplié par sept.

0204060801975198019851990PrimaireSecondaire
Taux brut de scolarisation, en %, 1973-1993. Source : Banque mondiale (WDI).

Apprendre à lire et à écrire progresse au même rythme : le taux d'alphabétisation des adultes passe de 38,2 % en 1978 à 57,8 % en 1991, selon la Banque mondiale, soit près de vingt points en treize ans.

Cet effort a un prix, que l'État assume : l'éducation représente environ 20 % des dépenses publiques, sans biais en faveur de l'enseignement supérieur.

L'initiative privée accompagne ce mouvement. L'APACOPE, fondée par l'entrepreneur Charles Shamukiga, est la première école privée du pays. C'est aussi l'entreprise Shamukiga qui construit l'extension de l'Université nationale du Rwanda et son campus de Ruhengeri.

La recherche au service de la santé

L'Université nationale du Rwanda, à Butare, ne se contente pas d'enseigner. Son programme consacré à la pharmacopée traditionnelle mène de front la recherche et la production de médicaments à base de plantes. Il est présenté aux Journées scientifiques internationales PRELUDE, tenues à Butare du 11 au 15 décembre 1989 sous la direction de L. van Puyvelde, et publié en 1991.

Ce travail s'inscrit dans un effort scientifique suivi : dépistage pharmacologique systématique des plantes rwandaises, publié par Boily et Van Puyvelde dans le Journal of Ethnopharmacology en 1986 ; travaux de Hakizamungu sur le paludisme en 1988 ; ouvrage de référence de Pierre Claver Rwangabo, La médecine traditionnelle au Rwanda, paru en 1993. Soigner, pour le Rwanda de cette époque, c'est aussi valoriser un savoir national.

Repères et limites

Après 1982, la scolarisation primaire plafonne autour de 72 % (71,8 % en 1990, 73,7 % en 1992). À la fin des années 1980, l'ajustement structurel entraîne le gel des embauches publiques, sauf dans l'armée, et l'érosion des salaires. Les écoles publiques appliquaient des quotas ethniques : l'APACOPE accueillait précisément des enfants hutu et tutsi qui en avaient été exclus. Avec la guerre, la mortalité infantile repart à la hausse à partir de 1991.