Héritage · Novembre 2026

Le développement par tous partagé

Le 4 août 1993, à Arusha, lors de la signature de l'accord de paix, le président Juvénal Habyarimana résume en une phrase ce qu'il tient pour l'essentiel :

« Je renouvelle pour ma part ma foi que rien d'autre n'est profitable au Peuple rwandais, en dehors de la paix qui constitue son aspiration, en dehors de l'unité nationale qui lui est si chère, en dehors du développement par tous partagé, qui est la finalité de son action. »

Le développement par tous partagé : la formule désigne une finalité. Elle se vérifie dans les chiffres, dans les institutions et dans la vie des collines.

Le pays le plus égalitaire d'Afrique subsaharienne

C'est le fait le plus frappant, et le moins connu. Au début et au milieu des années 1980, le Rwanda présente la répartition des revenus la plus égalitaire de toute l'Afrique subsaharienne. Son coefficient de Gini s'établit à 28,9 : la valeur la plus basse du jeu de données de référence constitué par Deininger et Squire pour la Banque mondiale, publié en 1996. L'Afrique du Sud, à l'autre extrémité, affiche 62,3.

Le coefficient de Gini mesure l'écart entre les revenus : 0 si chacun dispose de la même part, 100 si une seule personne détient tout.

La comparaison avec la suite est parlante. Mesuré par la Banque mondiale, le coefficient de Gini du Rwanda atteint 48,5 en 2000, puis 52,0 en 2005. En une génération, l'écart entre les revenus s'est profondément creusé. Ce que le pays avait su préserver, il l'a perdu.

Des banques populaires dans les collines

Partager le développement, c'est aussi donner aux familles rurales accès à l'épargne et au crédit. En 1973, après l'échec d'une première caisse d'épargne, le Rwanda signe un accord avec la Suisse pour s'inspirer du modèle coopératif Raiffeisen ; quatre Rwandais sont formés dans des coopératives suisses.

La première Banque populaire ouvre ses portes à Nkamba, dans la commune de Kabarondo (Kibungo), le 4 août 1975. Le réseau s'étend rapidement : les caisses se fédèrent en 1986 au sein de l'Union des Banques populaires du Rwanda, et l'on compte plus de 100 agences en 1989, selon la Banque mondiale.

Les règles sont strictement coopératives :

  • les bénéfices ne sont pas distribués, mais affectés à un fonds de réserve indivisible ;
  • le crédit est accordé aux membres « honnêtes et travailleurs » ;
  • la lutte contre l'usure fait partie de la mission.

La même année 1975 naît la Caisse hypothécaire du Rwanda, chargée de financer les logements sociaux. L'épargne de proximité et le logement deviennent des affaires publiques.

Les communes, échelon du développement

Le développement se décide et se suit au plus près des habitants. Le pays est organisé en 10 préfectures et 143 communes, chacune dirigée par un bourgmestre. Les communes se voient reconnaître un rôle de planification et de suivi des programmes d'investissement, ainsi que la gestion foncière. Une loi de 1975 érige deux d'entre elles en communes urbaines.

C'est aussi à cet échelon que s'organise le réseau de santé : la norme d'un centre de santé pour 30 000 habitants au plus est complétée par des antennes dans les communes peu peuplées.

L'umuganda, le travail de tous

Le message présidentiel du 1er mai 1974 fait du travail collectif une politique nationale. L'année 1974 est proclamée année nationale de l'agriculture et du travail manuel, et le Chef de l'État remercie ceux qui consacrent eux-mêmes une journée par semaine au travail manuel. L'umuganda — mot qui désigne en kinyarwanda le bois de construction — devient le travail collectif pour le développement, fondé sur le travail manuel de tous.

L'umuganda, le travail communautaire pour le développement.
L'umuganda, le travail communautaire pour le développement.

L'idée est simple et exigeante : chacun, quel que soit son rang, contribue de ses mains à l'œuvre commune. Pour la Fondation, c'est l'une des traductions les plus concrètes du développement par tous partagé.

Repères et limites

L'égalité des consommations rurales a coexisté avec des choix budgétaires plus favorables aux villes : selon Uvin, 40 % du budget de développement allait aux infrastructures urbaines, contre 6 % des dépenses courantes à l'agriculture. À partir de 1981, la croissance ralentit sous le rythme de la population, et une famine frappe le sud du pays en 1989. L'umuganda fait l'objet de lectures contradictoires : décrit comme un effort social réel par l'OMS et l'UNICEF, il est rangé parmi les instruments de contrôle de la population par la Commission nationale pour l'unité et la réconciliation et par l'économiste Philip Verwimp, qui souligne aussi que des proches du pouvoir en étaient exemptés.