Discours · 3 avril 1990

Toast au dîner offert par Jacques Pelletier, ministre français de la Coopération

Monsieur le Ministre,

Mesdames, Messieurs,

Vivement touché par la gentillesse de vos paroles à l'égard du Peuple rwandais et à l'égard de ma personne ayant la joie de le représenter aujourd'hui ici, je vous prie d'accepter, Monsieur le Ministre, l'expression de ma vive appréciation à laquelle se joignent mon épouse et tous mes collaborateurs, pour nous avoir permis d'être en votre compagnie ce soir.

Les relations d'amitié et de coopération entre la France et le Rwanda jouissent d'un exemplaire dynamisme, renforcé sans cesse grâce à l'approfondissement du partage des convictions intimes qui unissent nos deux pays et qui concernent la lutte pour un monde plus harmonieux, plus humain, respectueux des droits de l'Homme, et dont la liberté d'expression est l'un des plus fondamentaux.

Monsieur le Ministre,

Nous suivons avec une attention extrême tous ces grands bouleversements qui se font dans le monde et en particulier dans l'espace européen.

Nous nous réjouissons profondément des relations économiques et sociales nouvelles s'installant en Europe grâce à cette capacité visionnaire des leaders qui peut faire que les montagnes se soulèvent, les frontières s'ouvrent et les peuples se reprennent à respirer et à espérer.

Nous nous réjouissons profondément du nouveau pas géant vers sa construction finale que l'Europe aura franchi sous peu avec la mise en place d'un Marché Unique Européen.

Car, pensions-nous, au-delà des inquiétudes que cela a pu soulever, cette Europe Unie représente aussi un espoir énorme pour l'Afrique. La création d'un gigantesque marché intérieur est synonyme de gains économiques considérables, favorisant la stimulation de l'expansion du commerce mondial, l'accroissement sensible du niveau de vie des populations concernées, et celui des richesses en général. Sa puissance et sa véritable place dans le monde retrouvées, l'Europe pourra dégager plus de temps, plus de réflexions [illisible] problèmes graves de ce monde, et, grâce à son pouvoir moral nouveau, contribuer toujours plus efficacement à leur solution. Cette Europe Unie, nous la souhaitons donc ardemment.

Des relations viscérales et séculaires l'unissant à l'Afrique d'une manière privilégiée, l'Europe, grâce à la contribution de Votre pays, la FRANCE, et en particulier de son Président, Monsieur François MITTERRAND en qui nous voyons l'un de ces hommes visionnaires dont les idées, défendues avec force chaque fois qu'il s'est agi de défendre l'enjeu bien compris de la cause de ce que l'on appelle le Tiers-Monde, peuvent influencer le cours des choses – (l'Europe) serait alors amenée à repenser en profondeur, et avec un regard neuf, ses relations avec ce continent.

C'est en quelque sorte un pari sur une certaine vision généreuse du monde, sur une certaine sagesse aussi, mais qu'il sera plus facile de vivre, croyons-nous, dans la mesure où les ressources et les richesses disponibles seront plus grandes !

Monsieur le Ministre,

En Afrique aussi, le dialogue et la concertation reprennent, à notre plus grande joie, le dessus dans nombre de domaines, même en Afrique du Sud.

Les peuples africains – nos peuples – eux aussi n'ont qu'une seule aspiration, à savoir, l'accès à un minimum vital décent, et qui permette d'espérer des lendemains meilleurs, dans la liberté, dans la concordance, dans le respect des Droits de l'Homme – sans peur existentielle, sans le désespoir que leur impose la vision d'un avenir fermé pour leurs enfants.

La réalité économique de l'Afrique semble pourtant aujourd'hui, plus que jamais, opposer un démenti total à cet espoir le plus élémentaire de nos populations, tant il est vrai que les diverses crises qui frappent notre continent, avec une violence inouïe, nous privent de toute perspective, moindrement positive.

L'Afrique, Vous le savez, a mauvaise presse partout, le catastrophisme n'étant pas mort. Mais pour celui qui sait voir, tout n'est pas noir et rien ne serait plus faux et injuste que de vouloir loger tout le monde à la même enseigne. La réalité africaine aujourd'hui est pourtant pleine de signes d'espoir, éblouissants même quelquefois, à condition, justement, de les voir !

Le RWANDA, comme Vous le savez, fait partie de ceux des pays africains qui se sont toujours efforcés de gérer leurs économies avec une grande rigueur, menant des politiques macroéconomiques saines, dans le respect des grands équilibres, évitant de vivre au-dessus de leurs moyens, en faisant tous les efforts de maintenir à un niveau élevé leurs réserves de devises.

Mais quel que soit le sérieux avec lequel ces pays essayent de gérer leurs maigres ressources – la crise qui les frappe en leur enlevant en un tournemain plus de la moitié de leurs recettes d'exportations – recettes qui devraient leur permettre de payer la facture des importations et rembourser les dettes – une telle crise peut ruiner implacablement et définitivement tous les efforts arrachés à une réalité en soi déjà défavorable – ces crises qui, quels que soient les instruments et les mécanismes de bonne gestion, quel que soit notre attachement aux vertus de rigueur, d'austérité et de défense acharnée et prioritaire de nos acquis ont le don de rejeter, à intervalles réguliers, la majorité de nos populations au point de départ.

Nous ne sommes pas à un paradoxe près, aujourd'hui, car n'est-il pas étrange de noter que tous ces milliards de dollars si rapidement mobilisés ne semblent avoir comme destination que les seuls pays s'étant justement caractérisés par des gestions moins qu'optimales.

N'est-il pas étrange de devoir constater que ceux des pays ayant essayé, parfois avec beaucoup de sacrifices, de mener une politique macroéconomique s'intégrant dans des objectifs cohérents de développement national, tout en minimisant leur endettement, semblent aujourd'hui particulièrement pénalisés. Leur performance même de bon gestionnaire devient à caution.

Monsieur le Ministre,

Excellences,

Mesdames, Messieurs,

Certainement que l'Afrique va s'en sortir du mauvais pas dans lequel elle se trouve aujourd'hui. Elle le pourra à condition de trouver une réponse à la question de savoir quel est, au fond, l'avenir, quelle peut être la finalité d'un pays comme le mien, par exemple, le RWANDA, dans un monde où les décalages, à tant d'égards, sont si excessifs.

Pour nous autres Rwandais, la question de la finalité de notre société, de nos efforts de développement ne peut trouver de réponse satisfaisante que par la remise en cause, complexe, il est vrai, mais inévitable, et du discours sur la rationalité du paradigme de développement dominant, et des conditions de transfert de ces flux, de toutes sortes, qui régissent les relations entre les pays très riches et les pays très pauvres.

Ce n'est qu'à ces deux conditions, croyons-nous, – à savoir d'une part la remise en cause du paradigme dominant, pour y remettre à l'honneur de part et d'autre une dimension morale nouvelle, et d'autre part la révision conséquente des conditions et du contenu de transferts – que nous pouvons trouver une réponse rassurante à la question de la finalité d'une société comme celle du RWANDA.

Parfois j'aurais tendance à penser que le renforcement du transfert de ressources automatique, permettant de stabiliser nos recettes d'exportation sur une longue période, serait la plus puissante incitation en faveur de la restructuration de nos économies ! Nous pourrions alors la planifier dans des conditions quelque peu stables, et dans la dignité.

Un tel transfert automatique de ressources mesurées pourrait aussi s'avérer l'une des voies les plus efficaces, et peut-être même l'une des moins chères, pour qu'un jour les pays africains puissent devenir des partenaires économiques plus solides, des partenaires économiques à part [illisible].

Monsieur le Ministre,

Le développement de toute société est aussi une démarche vers l'avènement d'une nouvelle culture, résultat d'une symbiose dynamique, qui alliera l'approfondissement des valeurs fondamentales de nos sociétés avec les outils nouveaux, avec l'espace technologique et scientifique nouveau, avec le souffle de la solidarité, qui nous viennent de l'extérieur.

C'est cette démarche qui conditionnera notre voie vers le développement. C'est cette démarche qui est le fondement de notre acceptation de la Francophonie, de notre façon de la vivre, car au-delà des valeurs propres et du respect d'autrui, la foi en les particularités, l'humanisme de la différence et de la solidarité – la Francophonie nous permet, dans la dignité, de participer pleinement à cette Communauté internationale, multiculturelle, englobant des continents, et qui nous permette à la fois d'être nous-mêmes et de prendre une part active à la construction du monde.

C'est dans ce sens, Monsieur le Ministre, que nous avons toujours compris la vocation de la coopération française au Rwanda, cette coopération si bien pensée, puisqu'elle s'intègre d'une manière exemplaire dans nos priorités d'autodéveloppement, cette coopération que la France nous accorde avec une grande générosité, cette coopération à laquelle nous devons tant de notre marche vers le progrès.

Je voudrais aujourd'hui, en cette occasion privilégiée et empreinte de tant d'amitié, Vous exprimer, au nom du Peuple rwandais, et en mon nom, le témoignage de la reconnaissance profonde du Rwanda à l'égard de la France et de ses habitants pour la qualité et la générosité de Votre coopération avec mon pays, et en laquelle nous voyons comme un contrat de solidarité entre nos deux sociétés, qui les lie pour des générations. Voilà ce qui nous rend si confiants pour l'avenir !

Excellences,

Mesdames, Messieurs,

En renouvelant notre hommage sincère à l'intérêt que la France porte à l'Afrique en général et aux relations avec le Rwanda en particulier, je voudrais proposer de porter un toast à la santé et au bonheur de Son Excellence le Président de la République Française, Monsieur François MITTERRAND, au bonheur de toute Sa Famille, à la prospérité du Peuple français et à la pérennité de l'amitié entre la France et le Rwanda.

JE VOUS REMERCIE