Actualité · 14 avril 1994

« Ivres de vengeance » (Jeune Afrique, avril 1994)

Dès la nouvelle de la mort d'Habyarimana connue, militaires hutus et rebelles tutsis ont sorti les armes. Récit de notre correspondante particulière.

Le 6 avril 1994, sitôt connue la nouvelle selon laquelle le Mystère 50 dans lequel le président rwandais, le général Juvénal Habyarimana, s'apprêtait à atterrir en compagnie du chef de l'État burundais, avait été abattu par trois missiles, la plus grande confusion s'est installée à Kigali, la capitale.

À l'annonce de l'attentat qui avait coûté la vie aux deux présidents ainsi qu'à leur proches collaborateurs, une totale consternation s'est répandue sur la ville, bientôt suivie par les premiers coups de feu. Il semblerait que ce soient des éléments du FPR (les rebelles de la minorité tutsie, abrités près de l'enceinte du Parlement depuis les accords de paix) qui aient attaqué le camp de la garde présidentielle, déclenchant une sanglante réaction de la part des militaires. Ces derniers, auxquels s'étaient joints de nombreux jeunes hutus armés de machettes, de lances, de gourdins et de grenades, ont aussitôt investi les quartiers tutsis, pillant et brûlant sur leur passage les maisons de tous ceux qui leur paraissaient liés de près ou de loin au FPR, et laissant derrière eux les cadavres des responsables politiques de l'opposition ainsi que de leurs partisans. Ivre de vengeance, la foule en furie n'a pas davantage épargné les étrangers soupçonnés de sympathie avec le FPR, notamment plusieurs ressortissants belges. Jusqu'au Premier ministre, madame Agathe Uwilingiyimana, qui a trouvé la mort avec ses gardes du corps belges de la MINUAR sous les assauts conjugués de la garde et de la populace.

Aucun sanctuaire n'était susceptible d'arrêter les bourreaux : des églises furent profanées, et les fugitifs qui avaient cru pouvoir y trouver refuge, abattus froidement, tandis que les religieux étaient conduits à la potence. Dans les collines de l'intérieur du pays, où les tutsis ne pouvaient guère être soupçonnés d'avoir participé à l'attentat, des familles entières furent décimées pour la seule raison qu'elles appartenaient à l'ethnie du FPR. Un coup de téléphone envoyé le 8 avril de la capitale donne une idée de la panique qui régnait dans la ville où s'entassaient des milliers de victimes : « Pour le moment, je suis vivante... Mais chacun attend son tour, enfermé dans sa maison. Je crois que je n'arriverai pas à sauver ma peau (...) Il y a sans cesse des combats entre le FPR et l'armée rwandaise. Il y a des bandits qui viennent, qui pillent et qui tuent. Tout le monde veut tuer tout le monde. (...) L'aéroport est fermé... je ne pourrai m'enfuir qu'à pied. Les réserves de nourriture s'épuisent (...) je suis ruinée... Non. Je ne vois pas ce que vous pourriez faire pour moi. »

Dans ce contexte de haine et de terreur, chacun s'interroge : Qui a bien pu tuer le président Habyarimana, à qui profite le crime ?

Certes, depuis les accords d'Arusha qu'il avait signés, à contrecoeur, au mois d'août dernier, le président rwandais, en se dépossédant d'une partie de son pouvoir au profit de son Premier ministre et de la minorité tutsie, avait été très critiqué. On lui reprochait aussi, en Belgique, de ne pas se montrer très docile avec l'ancienne puissance de tutelle et ses relations « de mauvaise compagnie » avec le maréchal Mobutu.

Mais il était resté populaire et faisait figure « d'homme de la transition » aux yeux de la majorité des Rwandais — ainsi que de protecteur bienveillant de la minorité tutsi — ce qui n'avait d'ailleurs pas désarmé l'opposition persistante des extrémistes du FPR. Ce sont donc eux que l'on montre aujourd'hui du doigt pour leur imputer la responsabilité d'un attentat qui, selon des proches du président assassiné, aurait pu être à tout le moins facilité par les paras belges de la MINUAR. Bien que l'enquête officielle ne soit pas close, on sait déjà que ces derniers avaient la charge de veiller à la sécurité de l'aéroport au-dessus duquel l'appareil a été touché. Des habitants de la zone ont d'ailleurs déclaré avoir vu les éléments belges de la MINUAR « installer des engins » qu'ils ont identifiés comme des lance-missiles. Enfin, la garde présidentielle s'est emparée de huit casques bleus belges qui évacuaient, avec leur matériel, le lieu d'où avaient été tirés les missiles. Si cinq d'entre eux ont été exécutés sur-le-champ, trois autres auraient été arrêtés, après avoir été présentés à l'ambassadeur de Belgique à Kigali. Quant à la boîte noire de l'appareil, elle est, elle aussi, en possession des autorités rwandaises qui l'examinent, après que la garde présidentielle a dû repousser par la force les paras belges qui tentaient de la récupérer sur l'épave. Si le gros des troupes de la MINUAR reste terré dans son quartier et semble essayer de persuader le FPR de cesser les hostilités sans se lancer dans une « guerre de reconquête », le rôle des hommes de l'ONU dans cette affaire est donc loin d'être éclairci.