Paix aux frontières, instauration rapide du multipartisme, priorité au développement : tels sont les points forts du message du président Juvénal Habyarimana. En visite à Paris et à Bruxelles du 22 au 25 avril, le chef de l'Etat rwandais a informé, expliqué et convaincu. Au cours d'un long entretien, à Kigali, avant sa tournée européenne, il avait évoqué tous les aspects de l'actualité de son pays, allant au fond des choses quand il le fallait. C'est son dossier que nous vous présentons dans les pages qui suivent. Comme on le verra, il est solidement argumenté. Aux lecteurs de Jeune Afrique et, à travers eux, à l'opinion africaine et internationale de juger.
Le multipartisme, un processus irréversible
L'évolution très rapide des événements au Rwanda justifiait une visite éclair auprès de deux partenaires privilégiés. En France comme en Belgique, Juvénal Habyarimana a convaincu.
Juvénal Habyarimana, le chef d'Etat rwandais a effectué, du 22 au 25 avril 1991, une visite en France et en Belgique pour clarifier avec ces deux interlocuteurs privilégiés de son pays l'évolution très rapide des événements au Rwanda. Reçu par François Mitterrand, le 23 avril au palais de l'Élysée, il a pu ainsi brosser un tableau très complet de la démocratisation en cours. Durant les conversations fut également évoquée la présence à Kigali d'un contingent militaire français (300 paras avaient été envoyés en octobre 1990, chiffre réduit à 150 depuis mars 1991). Ce détachement avait pour but d'assurer la protection des ressortissants français vivant au Rwanda. Il a ainsi évacué, lors de l'attaque lancée par le FPR en janvier 1991 sur la ville de Ruhengeri, les expatriés demeurés dans cette région. Avec les autorités françaises, un climat de confiance règne, tant aux dires du Quai d'Orsay que des membres de la délégation rwandaise. Situé en dehors du « pré carré » de la France en Afrique, le Rwanda s'est progressivement rapproché, au fil des ans, de Paris et a su traduire dans les faits la volonté de démocratisation souhaitée par le président Mitterrand lors du sommet franco-africain de La Baule (juin 1990). Et ce en dépit des douloureux événements qui ont secoué le pays depuis le 1er octobre 1990.
En Belgique, le président rwandais a été reçu en audience par le roi Baudoin Ier et a rencontré le Premier ministre, Wilfried Martens, le ministre des Affaires étrangères, Marc Eyskens, et celui de la Coopération au développement, André Geens. Ces discussions ont été l'occasion d'apurer le contentieux belgo-rwandais concernant le gel des livraisons d'armes commandées par le Rwanda avant le 1er octobre 1990. « Le gouvernement belge est souverain, j'ai accepté ses explications, je ne fais pas de commentaires », a déclaré un Juvénal Habyarimana bien décidé à faire preuve d'autant de diplomatie que son ministre des Affaires étrangères, Casimir Bizimungu, qui l'accompagnait dans sa tournée.
Cette volonté de conciliation a été payante. Convaincues de la bonne foi de leurs interlocuteurs rwandais, les autorités belges ont ainsi décidé, en ce qui concerne la coopération militaire, de porter de 36 à 50 millions de francs belges la part concernant le matériel « non léthal » (matériel de campement, uniformes, équipements divers), et de fournir une aide logistique pour les observateurs désignés par l'Organisation de l'unité africaine et chargés de surveiller l'application d'un cessez-le-feu fréquemment violé par les rebelles (voir p. 49).
Le ministre belge des Affaires étrangères, Marc Eyskens, était d'ailleurs favorable au déblocage des livraisons et le fit savoir en répondant à une parlementaire, le sénateur Jacqueline Mayence : « J'estime personnellement qu'il n'y a aucune raison pour mettre le Rwanda sur la liste dite "noire" où figurent par exemple, et entre autres, des pays comme l'Irak ou Cuba. Je ne crois pas qu'il y ait une commune mesure entre d'une part le Rwanda et ces deux autres pays. »
La coopération civile sera renforcée. Elle représentera en 1991 1,2 milliard de francs belges pour l'aide « classique », plus une enveloppe supplémentaire de 500 millions afin de soutenir la balance des paiements durement éprouvée par la baisse des exportations rwandaises consécutive aux événements d'octobre 1990.
À Bruxelles comme à Paris, Juvénal Habyarimana a également évoqué l'évolution politique en cours dans son pays où un vent de liberté, attesté par l'éclosion de nombreux journaux, souffle déjà. La commission nationale de synthèse, chargée d'élaborer une charte nationale portant modification de la Constitution, a remis son rapport au chef de l'État ainsi que l'avant-projet de texte des amendements indispensables pour légaliser l'existence des partis politiques et garantir le respect des droits fondamentaux en matière de libertés de parole et d'opinion.
Ce rapport a été transmis au Conseil national de développement, le Parlement rwandais, qui devra voter, avant le 2 juin, lesdits amendements. « Laissons agir rapidement ceux qui préparent le passage au pluripartisme, afin que nous ayons plusieurs formations le 2 juin », avait déclaré Juvénal Habyarimana sur les ondes de Radio Rwanda, le 20 avril, avant de s'envoler pour la France et la Belgique.
À Paris, où l'on suit avec une particulière attention les progrès du multipartisme en Afrique, le chef de l'État rwandais a confirmé, devant les représentants de la presse, sa volonté de mener jusqu'au bout un processus irréversible. Mieux, il a clairement indiqué que le calendrier des futures échéances électorales (communales, législatives et présidentielle) ferait l'objet d'une large concertation avec les représentants des futures formations politiques.
L'idée d'un référendum sur l'institution du multipartisme a été abandonnée pour des raisons de sécurité et d'économie. Cette consultation, coûteuse, aurait nécessité d'importantes précautions afin de protéger les populations contre toute tentative d'incursion du FPR et aurait dû s'étaler sur plusieurs jours, afin de permettre aux populations éloignées des grands centres urbains ou des villages de participer au scrutin. L'instauration du multipartisme faisant l'objet d'un large consensus, Juvénal Habyarimana a préféré sauter une étape pour permettre une accélération du processus et ouvrir le dialogue avec l'opposition pour des « discussions plus profondes qui cimenteront encore plus l'indispensable unité nationale ».
Le projet d'amendement de la Constitution prévoit, outre la légalisation des formations politiques, la création d'un poste de Premier ministre chargé d'animer et de coordonner [illisible] d'une équipe gouvernementale appelée sans doute à connaître [illisible] modifications. Avec [illisible] le 27 avril, du congrès [illisible] du Mouvement révolutionnaire national pour le développement [illisible] sa disparition en tant que parti [illisible], la démocratisation [illisible] est entrée dans une phase décisive, conformément à ce qu'avait annoncé [illisible] juillet 1990 le président Habyarimana. Dans l'entretien qui suit, accordé à Kigali avant son départ pour l'Europe, il fait le point sur les grandes questions de l'actualité rwandaise.
L'entretien
[…]
R. : […] qu'on peut classer en deux catégories. Ceux qui ont décidé de revenir en déposant les armes : nous leur avons donné la garantie qu'ils seront bien accueillis et qu'ils bénéficieront d'une amnistie. Bien entendu il s'agit là d'une décision personnelle mais nous comptons aller devant le Parlement pour faire passer une loi d'amnistie. Quant à ceux qui n'ont pas déposé les armes, j'espère qu'ils le feront après les discussions que nous aurons, parce qu'il est absolument exclu d'entrer au Rwanda les armes à la main. Bref, tous ceux qui déposent les armes et veulent revenir avec les autres réfugiés seront accueillis, comme les autres réfugiés, sous la bannière du HCR et avec l'aide de tous les amis qui voudront bien nous apporter leur assistance. Ces retours peuvent poser des problèmes d'accueil, d'acceptation par le reste de la population. Il faudra songer à une double campagne d'éducation. D'abord de ceux qui vont revenir au Rwanda. Il faudra qu'ils le fassent dans un esprit de réconciliation et de participation au développement du pays.
Nous devons également faire un effort d'éducation de la population qui risque de prendre pour des intrus ceux qui vont rentrer. Avec tous les problèmes que nous connaissons, certains vont se poser bien des questions et craindre, surtout, un grignotage des terres.
Bien entendu, ceux qui vont revenir ne peuvent réclamer les terres qu'ils ont abandonnées autrefois et qui ne sont plus disponibles. C'est pour cela que nous faisons appel à la communauté internationale : pour nous aider à créer les emplois et les infrastructures permettant aux réfugiés qui reviennent de se sentir mieux que là où ils se trouvaient. Sinon, leur retour serait inutile.
Q. : On dit que nombre de décisions que vous êtes amené à prendre sont contrecarrées par des éléments conservateurs, voire par des ultras. Et de citer comme exemple la décision de supprimer la mention ethnique sur les cartes d'identité, mesure qui aurait soulevé un tollé…
R. : En des moments difficiles tels que ceux que nous connaissons depuis le 1er octobre dernier, il faut que les responsabilités soient assumées et que les décisions soient prises. C'est dans cette optique que j'ai estimé nécessaire que l'ethnie ne figure plus sur la carte d'identité. On est cependant ce que l'on est, que ce soit mentionné ou non sur une pièce officielle. Ce n'est pas parce que ce n'est plus inscrit sur ma carte que je ne suis plus hutu. Et ce n'est pas parce que je suis hutu que je dois me sentir plus ou moins rwandais que d'autres. Cette mention est donc accessoire. Mais bien des gens pensaient que c'était contraire aux droits de l'homme, et même que cela ressemblait à de l'apartheid. Il fallait donc éviter les critiques inutiles.
Cette décision a suscité des réactions, c'est vrai. Nous avons donc entrepris une campagne d'explication. Il est vrai aussi qu'en des temps aussi difficiles les esprits sont chauffés à blanc et que les critiques fusent contre n'importe quelle décision.
Le cessez-le-feu lui-même a été sévèrement critiqué. Sous prétexte que nous avions militairement le dessus, certains ont estimé que l'on ne devait pas signer l'accord. J'ai dit non. Il ne faut pas faire une politique de blocage, surtout quand on a l'avantage sur le terrain et sur le plan politique. Au contraire, c'est à ce moment-là qu'il faut approcher l'autre. Nous avons expliqué tout cela. Nous avons pu faire baisser la tension. Mais certaines critiques demeurent. La leçon que j'en tire est double : il y a un moment, qu'il ne faut pas laisser passer, pour les décisions. Mais il faut également organiser des consultations, aussi larges que possible. Quand les négociations politiques seront engagées, nous organiserons des consultations efficaces et réelles au niveau du Parlement, du Conseil du gouvernement et du comité central. Si quelque chose n'est pas accepté par le Parlement, je demanderai que l'on me donne une alternative pour qu'on ne l'avance plus dans nos négociations. Mais il est des moments où il faut décider rapidement ; c'est le rôle du responsable.
Mais j'insiste : pour diminuer le danger dont vous parlez et pour que les gens ne se cabrent pas, je vais organiser des consultations pour que les institutions politiques et toutes les forces vives se sentent concernées par les décisions.
Q. : Vous vous êtes engagé à faciliter le retour des réfugiés qui souhaitent rentrer. Le Rwanda est-il en mesure d'accueillir tous ceux qui veulent revenir ? Comptez-vous sur une aide ? Sous quelle forme ?
R. : Si tous les réfugiés revenaient on ne pourrait pas s'en sortir. Certains ont avancé qu'on ne s'est pas suffisamment soucié du problème des réfugiés. Je rappelle que depuis la naissance de la République (1961), il y a toujours eu des appels au retour des réfugiés. Certains sont revenus. Nous en comptons parmi nos cadres. Il y a eu, rappelons-le également, un ministère des Réfugiés. Il y a trois ans que nous avons créé une commission mixte avec l'Ouganda, pour étudier le problème des réfugiés se trouvant dans ce pays. Ils posaient le problème le plus urgent, dans la mesure où l'on remarquait chez eux une certaine agitation. Nous pensions qu'il ne fallait pas nous occuper des seuls réfugiés installés dans ce pays. Mais nous voulions en faire une sorte de test. Au moment où nous avions été attaqués, nous étions sur le point de tirer des conclusions.
Que va-t-on faire ? Au Zaïre comme à Dar es-Salam, lors de la conférence régionale sur les réfugiés, nous avons réaffirmé le principe d'accepter les réfugiés qui veulent revenir. Combien seront-ils ? Le Haut commissariat doit les recenser. Mais on dit, d'après des évaluations, qu'un quart des réfugiés voudra revenir. Nous avons affirmé que le Rwanda ne peut résoudre tout seul ce grave problème. Nous faisons donc appel à l'assistance des pays voisins et de la communauté internationale. Les pays voisins pourraient nous aider en gardant ceux qui ne voudraient pas rentrer, tout en restant rwandais. La communauté internationale pourrait le faire en assurant la logistique, les infrastructures nécessaires à l'installation de ceux qui reviennent.
Q. : Parmi les réfugiés qui ont vécu en Ouganda, et surtout ceux qui occupent des postes de cadres, il y a de nombreux anglophones. Comment pourront-ils être intégrés dans un Rwanda francophone ?
R. : Il faut poser le problème dans sa globalité. Il y a également la scolarisation, la réintégration dans les campagnes, etc. Nous devons analyser ces questions de concert avec la communauté internationale et chercher des solutions.
En fait, les réfugiés devront voir les avantages qu'ils peuvent tirer de leur réinstallation avant que celle-ci ne devienne définitive. Ils devront décider eux-mêmes. Ainsi, un éleveur qui a des centaines de vaches et qui voit qu'il ne trouvera pas de pâturages au Rwanda ne va probablement pas vouloir rentrer. J'espère que le pays qui l'héberge ne va pas l'expulser !
Q. : Les accords de Kinshasa prévoient la libération des prisonniers de guerre et de toutes les personnes arrêtées dans le cadre des événements. Qu'en sera-t-il pour les exilés dont on a annulé les passeports ? Bénéficieront-ils eux aussi de la mesure, en se faisant restituer leurs documents de voyage ?
R. : Il faut noter aussi que le gouvernement rwandais a envoyé des passeports à des réfugiés depuis longtemps, mais que beaucoup n'ont jamais voulu revenir. Je peux citer des noms. Certains ont des passeports qu'ils utilisent pour toutes sortes de déplacements, mais pas pour venir au Rwanda. Que l'on ne dise pas que le Rwanda a fermé les portes et qu'il ne pense pas à ses réfugiés.
Q. : Que devient le projet de référendum prévu dans le cadre de l'ouverture démocratique ?
J.H. : Depuis juillet 1990, nous avons annoncé la mise en place d'une commission de synthèse qui nous orienterait vers l'instauration du multipartisme. Cette commission a été installée en septembre. Dans ma première idée elle devait préparer une charte politique qui arrêterait tous les principes de base et où l'on puiserait les mesures à prendre pour amender la Constitution, étoffer la loi électorale, établir la loi sur les partis. Voyant l'importance que devait revêtir cette charte, j'ai annoncé qu'elle serait soumise à un référendum.
Mais ce dernier a été remis en cause par l'insécurité qui règne en certains endroits. En effet, comment organiser un référendum dans les communes frontalières attaquées ? Par ailleurs, cela prendrait du temps, alors que les gens sont pressés et veulent créer leurs partis au plus tôt.
Compte tenu de ces deux facteurs et, aussi, du fait que la population s'est largement exprimée en faveur du multipartisme, nous avons décidé, au lieu de passer par un référendum, de demander au Parlement d'amender les articles de la Constitution faisant obstacle à la création des partis, afin que ceux qui veulent en créer puissent le faire immédiatement. Une fois les partis en place, on pourra amender plus profondément la Constitution.
Q. : Corollaire du multipartisme, la liberté d'expression. Quelle nouvelle presse pour le Rwanda de demain ?
R. : La liberté d'opinion et d'expression va de pair, bien entendu, avec le multipartisme, et se traduit notamment par la naissance de journaux privés. C'est chose faite, surtout à Kigali, où il y a peut-être même trop de titres ! Il faudrait aussi des journaux destinés aux campagnes et attentifs aux aspirations des paysans. Les journaux qui existent s'intéressent surtout au monde urbain ; c'est bien mais insuffisant. L'intérêt pour le monde rural devrait être très grand, puisque 95 % des Rwandais vivent dans les campagnes.
Il faudrait également penser à l'orientation des journaux : non pas pour les censurer ou les empêcher d'écrire, mais pour les amener à viser la formation, et non seulement le sensationnel, ce qui se fait surtout de nos jours à Kigali. On critique telle ou telle personne nommément, telle ou telle autorité, on pousse un peu sur le sentiment ethnique pour l'aiguiser.
Nos propriétaires de journaux et les responsables de nos publications doivent penser à écrire davantage pour former, faire en sorte que les gens puissent comprendre le multipartisme et juger.
Le journal lui-même devra apprendre à accepter la critique. On a tendance à croire que ce qui est écrit est un dogme. Il faudrait que les gens sachent qu'après avoir lu il faut réfléchir, juger et comparer ce qui est écrit dans telle ou telle autre publication. Nous n'avons pas encore atteint ce stade. Nous en sommes encore à celui du défoulement. Nous disions écrivez, libérez-vous et exprimez-vous. Nous espérons que la seconde étape, celle de la réflexion, ne tardera pas à venir.
Q. : En votre qualité de président fondateur du MRND, comment voyez-vous l'avenir de ce qui sera bientôt l'ex-parti unique ?
R. : Depuis 1989, je pensais à restructurer le parti. Il fallait voir si ce qui avait été fait à un moment donné était toujours valable. C'est le genre de réflexion que nous menons depuis deux ans, qui nous permet d'entrer dans le multipartisme en nous reformulant nous-mêmes, en réadaptant nos orientations, en sachant que d'autres formations vont naître et qu'il ne faut pas les étouffer. Nous avons un rôle à jouer en aidant les autres formations à naître puis à s'affermir. Nous-mêmes nous devons nous restructurer et nous redéfinir dans un nouveau paysage politique.
Q. : Quelle place occupera l'armée dans ce nouveau paysage ? Sera-t-elle apolitique ? Ses membres seront-ils électeurs et éligibles ?
R. : Le projet de charte recommande que l'armée soit apolitique. C'est normal, nous devons l'accepter et le recommander. Elle devra être neutre à l'égard des partis.
Mais cela ne veut pas dire qu'il faut dénier à ses membres leurs droits de citoyens garantis par la Constitution. Ce n'est pas parce qu'on est militaire qu'on ne peut choisir un député. Mais un militaire en activité ne peut militer dans un parti.
Q. : Y aura-t-il un nouveau plan de développement économique pour tenir compte de la situation nouvelle née du conflit ?
R. : Nous avons discuté puis conclu un accord avec le FMI et la Banque mondiale en 1990, pour la mise en oeuvre d'un plan d'ajustement à partir du 1er octobre. Depuis, nous avons été attaqués : cela ne nous a pas empêché de remplir certaines de nos obligations. Mais le plan n'a pu être appliqué intégralement, comme vous pouvez l'imaginer. En décembre 1990 les deux institutions monétaires internationales ont fait une nouvelle évaluation et constaté que les besoins fixés pour le premier plan étaient largement dépassés. Initialement, l'évaluation était de l'ordre de 40 millions pour trois ans (octobre 1990-septembre 1993). Avec les implications de la guerre et les pertes dues à celle-ci, le chiffre a été révisé à la hausse : il est de 120 millions maintenant. Une réunion a eu lieu à Paris. Nous avons contacté nos amis et fait le nécessaire avec le FMI et la Banque mondiale. Nous avons pu rassembler cette somme et nous allons donc appliquer le plan.
Bien entendu, son déroulement sera évalué annuellement, afin d'y apporter, éventuellement, les corrections nécessaires. Après les trois ans nous ferons une évaluation globale.
Q. : Les aléas enregistrés par les cours du café, principale denrée exportée par le Rwanda, vous ont-ils amené à tenter de diversifier les cultures ?
R. : Nous dépendons essentiellement du café et accessoirement du thé. Autre problème : nous n'avons plus de terres pour étendre les cultures. Bien entendu nous avons tenté la diversification. On nous a recommandé de développer l'exportation des fruits. Nous avons développé la culture des avocatiers. Malheureusement le marché européen est saturé par les avocats d'Israël et nous ne pouvons y trouver de la place même si qualitativement les nôtres sont les meilleurs.
On nous a recommandé aussi la culture des fleurs. Mais là encore le marché européen est saturé par le Kenya et l'Amérique latine. Nos sols sont fertiles, tout peut y pousser, mais ils sont limités. On ne peut donc jouer sur l'extension des cultures et, par ailleurs, nous nous heurtons sur les marchés à plus fort que nous.
Q. : Le monopartisme a vécu. Si vous aviez à dresser brièvement un bilan de son actif et de son passif, que diriez-vous ?
R. : C'est difficile de répondre. Précisons d'abord que le parti unique n'est pas né avec la IIe République. Avant 1973, il y avait un monopartisme de fait. Parler moi-même des réalisations faites au Rwanda depuis l'instauration de la IIe République peut apparaître comme de la propagande pour mon régime. Mais si l'on compare ce qu'était le Rwanda en 1973 et ce qu'il est aujourd'hui, force est de constater que sur le plan des infrastructures, des bâtiments administratifs, des centres scolaires et de santé, de l'adduction d'eau, etc., les réalisations sont nombreuses. Chaque année en juillet, durant une ou deux semaines, je parcours le pays, allant dans chaque coin, chaque préfecture, pour inaugurer des adductions d'eau, des centres de santé, des bureaux communaux. Chaque année, j'ai eu le sentiment que l'on avançait un peu.
C'est sûr que l'on n'a pas fait tout ce qui devait l'être. On peut nous critiquer sur le plan politique, dire que l'on n'a pas fait assez en matière de défense. Il est bon de préciser toutefois que depuis l'instauration de la IIe République, c'est-à-dire en dix-sept ans, nous avons été attaqués une seule fois. Durant la première République, il y avait eu six attaques.
Pour nous résumer, plutôt que de faire moi-même le bilan de nos réalisations, il serait souhaitable que ce tableau soit dressé par des journalistes, avec un regard extérieur, donc plus lucide, en tenant compte des moyens dont on disposait. Ils seront meilleurs juges.
Q. : La crise que vit le Rwanda depuis octobre 1990 a-t-elle altéré les relations avec des pays voisins ou amis et notamment l'Ouganda ? Faut-il redéfinir la politique de bon voisinage ?
R. : Non, elle n'est pas à redéfinir. Elle doit être maintenue, redynamisée, revigorée. Certains ont cru qu'en raison de l'attaque subie nous allions mettre un frein à notre ouverture politique intérieure ou faire un pas en arrière en matière de politique étrangère. Bien au contraire, depuis l'attaque nous avons renforcé notre action dans ces domaines. C'est grâce à cela que nous n'avons pas été menacés de partout. Rappelons qu'il y a des réfugiés rwandais dans tous les pays voisins. C'est, justement, compte tenu de la politique de bon voisinage que la plupart des pays voisins se sont engagés à maintenir la sécurité réciproque à nos frontières communes.
Avec l'Ouganda, il faudrait que la politique de bon voisinage repose sur une confiance mutuelle, sur une sécurité réciproque. Depuis l'attaque, j'ai rencontré à cet effet le président Museveni à plusieurs reprises.
Ce serait une erreur que de renoncer à cette politique. Il faut, au contraire, je le répète, la redynamiser. S'il y a des difficultés, il faut contacter le partenaire pour en discuter. Il faut penser à l'intérêt de nos populations et maintenir ce climat en pensant au fait que les populations frontalières de l'Ouganda et du Rwanda sont composées par les mêmes familles que le colonisateur a divisées artificiellement.
Q. : Que pensez-vous de l'évolution de la démocratie sur le continent africain ? Y a-t-il des modèles en la matière ?
R. : Je n'ai pas à juger les démocraties africaines, mais je suis convaincu que chaque pays doit se tailler un modèle propre. Non pas qu'il doive inventer des principes. Ceux-ci existent. On ne doit pas perdre de temps en tentant de chercher ce que d'autres ont déjà trouvé, mais l'on doit adapter ces principes à chaque culture et à chaque mentalité.
Ainsi ce qui a été fait aux Etats-Unis découle d'un processus élaboré durant plusieurs siècles, compte tenu de l'évolution de la société américaine, de sa mentalité, etc. On ne peut le refaire en un an.
Parfois, il y a des convulsions. Elles peuvent être malheureuses et faire des victimes. Mais elles sont nécessaires. Espérons que l'Afrique pourra éviter certaines erreurs commises par les pays arrivés avant nous à ces formes de gouvernements démocratiques. Ces convulsions doivent en tout cas nous servir de leçon.
Q. : Peut-on parler un peu du général Habyarimana ? Qui êtes-vous Monsieur le Président ?
R. : Le président Habyarimana est un homme qui aime vivre simplement. Je passe beaucoup de temps au bureau. Avec l'instauration du multipartisme, je devrai me rendre davantage auprès des populations, discuter avec les représentants des formations politiques.
Ma journée commence tôt le matin et se termine assez tard le soir. Je n'ai malheureusement pas suffisamment de temps à consacrer à ma famille. Je lis moins que par le passé, avec toute la […]
[…] est au Zaïre. J'ai fait mes humanités à Bukavu. J'ai vécu aussi deux ans à Kinshasa et de ce séjour je n'ai gardé qu'un seul regret : celui de n'avoir pu apprendre le lingala et le swahili. Il était difficile à l'époque de faire l'apprentissage de langues africaines, car les colonisateurs nous imposaient l'usage du français. Néanmoins je parviens à suivre une conversation dans ces deux langues, très parlées au Rwanda, surtout dans les centres urbains.
Comme je le disais plus haut, j'apprécie beaucoup la simplicité dans le comportement. Ainsi sur le plan protocolaire, je m'efforce d'alléger les choses et je me sens plus à l'aise quand il n'y a pas de protocole du tout. Il en est de même pour la sécurité. Je suis bien obligé de me faire accompagner maintenant, compte tenu des événements. Mais j'ai refusé l'escorte par un véhicule blindé que l'on voulait me coller.
Ce qui me fait plaisir et me repose à la fois, ce sont les longues promenades en voiture avec ma famille. Je m'y adonne le dimanche. Avant l'agression, je prenais ma famille en voiture pour me rendre sans escorte, sans soldats à la frontière avec le Burundi, au parc de la Kagera et dans bien d'autres lieux encore, pour chercher des orchidées ou admirer le paysage.