Allait-il vraiment se rendre à Dar-Es-Salaam ? De toute évidence, le président rwandais y aurait volontiers renoncé : la veille encore, son entourage immédiat ne savait toujours pas s'il consentirait, après maintes pressions, à faire le déplacement — le ennième dans la région en quelques mois — pour parler de problèmes qu'il ne connaissait que trop bien. Mais à 57 ans, Juvénal Habyarimana en avait avalé, des couleuvres, à la tête du sac de noeuds qu'est le Rwanda, pays pauvre, surpeuplé et en proie à l'un des plus incroyables antagonismes tribaux au monde. Arrivé au pouvoir le 5 juillet 1973 en renversant Grégoire Kayibanda, le père de l'indépendance, Habyarimana n'avait cessé, dans son effort de rétablir les équilibres fondamentaux, d'affronter des épreuves cruciales, la plus constante et la plus irréductible étant le conflit Hutu-Tutsi. Depuis le 1er octobre 1990, une armée d'exilés Tutsi, venue de l'Ouganda et activement soutenue par les dirigeants de ce pays, menait une offensive pour conquérir le pouvoir dont les Tutsi, minorité ethnique ayant régné sans partage sous la monarchie, avaient été chassés par la révolution de 1959. Juvénal Habyarimana y faisait donc face depuis plus de trois années et demie, dans un pays épuisé, mais plus que jamais mobilisé pour sa survie. Si les rebelles, regroupés au sein du Front patriotique du Rwanda, FPR, bénéficiaient d'un appui quasi-officiel de Yoweri Museveni, président ougandais issu, lui-même, de la guerilla, le président rwandais s'était appuyé sur un allié fuyant : la France, un temps intervenue pour participer au maintien de l'ordre républicain sur la base d'un accord de défense, avait finalement cédé à la contre-propagande des adversaires et s'était retirée. A présent, le dos au mur, l'homme se battait comme un lion, seul ou presque, les cheveux blanchis, pour repousser le spectre du retour à l'hégémonie tutsi que la démocratisation n'avait pas écarté au Burundi voisin et que les Hutus rwandais redoutent plus que tout. Les accords d'Arusha, signés avec le FPR le 4 août 1993, pour rétablir la paix et partager le pouvoir avec ceux qui ont pris les armes pour le renverser, lui semblaient trop imparfaits pour être appliqués tels quels. Pendant les derniers mois, au milieu des protestations du FPR reparti en guerre, il s'employait donc à en renégocier certains points. Aller à Dar-Es-Salaam ? Ce n'était jamais qu'un voyage de plus dans cette affaire. Même si le coeur n'y était pas, Habyarimana n'était pas homme à reculer. Au camp militaire de Kanombé, où il résidait à Kigali, au moins quatre appels de Tanzanie et Kampala lui sont parvenus la veille : tous insistaient, de manière peu inhabituelle, sur sa présence au sommet tanzanien. Officiellement, la rencontre de quelques heures était consacrée au Burundi qui, après l'assassinat en octobre de son premier président élu, Melchior Ndadaye, n'en finit pas de noyer sa rage dans le sang et l'horreur. Pour lui succéder, le jeune Cyprien Ntaryamira, un Hutu de 39 ans, a été élu par les représentants du peuple, malgré l'opposition des extrémistes tutsi. « Tous les chefs d'État de la région y seront », assurait-on au bout du fil : du Burundi bien sûr, du Zaïre, d'Ouganda, du Kenya et d'Ouganda. A l'aube du 6 avril, Juvénal Habyarimana donne le signal du départ. Lorsqu'il revient le soir-même, en compagnie de Cyprien Ntaryamira et de plusieurs ministres, son petit avion présidentiel, piloté par un équipage français de trois personnes, explose peu avant l'atterrissage. Touché par des roquettes parties du sol. Un acte sans gloire, comme un tir dans le dos, perpétrés dans l'obscurité par des tueurs sans visages, qui n'osaient pas affronter leurs victimes de face. Personne n'y survivra. Le président est définitivement rentré au bercail. Le destin qui le ramène sur sa terre natale pour terminer sa carrière fait mieux encore : c'est directement dans son jardin de Kanombe que le Mystère-Falcon viendra s'écraser. Il est plus de 21 heures locales. Pour le Rwanda, commence alors une tragédie sans fin.
Piégé à Dar-Es-Salaam
« Tous les chefs d'Etat de la région y seront ». En arrivant à l'aéroport de Dar-Es-Salaam ce mercredi 6 avril, Juvénal Habyarimana est accueilli à sa descente d'avion, comme il se doit, par son hôte, le président tanzanien Ali Hassan Mwinyi, successeur de Julius Nyerere. A l'hôtel Kilimandjaro, lieu du sommet, ils ne seront pourtant que quatre présidents (Museveni, Mwinyi, Ntaryamira et Habyarimana) sur les sept annoncés. Ni Mobutu Sese Seko du Zaïre, ni Frederick Chiluba de Zambie, ni Arap Moï du Kenya, ne se sont déplacés, le dernier se faisant représenter par le professeur Georges Saitoti. Cette double absence à une rencontre présentée comme capitale ne semble pas gêner outre mesure les organisateurs ; un membre de la délégation rwandaise qui s'en inquiète reçoit une réponse évasive. Par contre, des membres du Front patriotique rwandais, guerilla armée et seul mouvement d'opposition autorisé à la conférence, sont présents...
« Museveni assiste au sommet sur le Burundi ». C'est en ces termes que le quotidien gouvernemental ougandais New Vision l'annonce à la une. En fait, d'entrée de jeu, Ali Hassan Mwinyi, dans son discours d'ouverture, consacre une tirade musclée au Rwanda, qu'il exhorte à « mettre fin aux massacres tribaux », assez étrangement puisque c'est au Burundi que les tueries ont fait rage dans les derniers mois. Des propos musclés à l'intention des deux pays : « Il est temps de dire "non" à une Bosnie devant chez nous, dit Mwinyi. Le temps est venu de s'assurer qu'on ne transmettra pas la haine aux enfants du Rwanda et du Burundi. Voulez-vous vraiment la paix ? Ou alors voulez-vous léguer aux générations futures la haine et l'annihilation mutuelles ? » Revenant sur les onze mois de négociations jusqu'aux accords d'Arusha, au nord de la Tanzanie, l'orateur les assimile à « une perte de temps ». « Je croyais que ma tâche se terminerait le 4 août dernier. Ce n'est pas le cas ». Les deux présidents mis ainsi sur la sellette font grise mine. Habyarimana se sent piégé ; il le dira à la sortie de la salle. Ce qu'il ne sait pas c'est que, plus que jamais, son pays fait la une des médias chez son voisin du nord, l'Ouganda. A Kampala, la capitale abrite au même moment le 7ème Congrès panafricain, sous le slogan : "N'agonisez pas, organisez !" et le patronage effectif de Yoweri Museveni. C'est son chef de la sécurité militaire, le très militant Kahinda Otafiire, vrai numéro deux du régime, qui dirige personnellement les débats réunissant des participants d'Afrique, des Caraïbes, d'Amérique et d'Europe. Plusieurs ne manquent pas d'en faire la remarque : rien ne justifie la présence du Front patriotique rwandais (FPR), qui n'est ni une organisation, ni personnalité panafricaine, ni représentant d'un Etat. Du Soudan, les organisateurs ont invité à la fois Khartoum, John Garang et Riek Machar de la rebellion non-musulmane du Sud. Le FPR n'en bénéficie pas moins d'un traitement de faveur — c'est le moins qu'on puisse dire. Son vice-président, Patrick Mazimhaka, est invité à délivrer une longue communication en séance plénière. Elle est intitulée : "Rwanda : les raisons de l'impasse actuelle". Suit un réquisitoire fustigeant le régime « dictatorial, divisionniste et affairiste en place à Kigali » dont on ne pouvait se débarrasser « qu'en prenant les armes ». L'accent est mis sur les « manoeuvres » d'Habyarimana pour empêcher l'application des accords d'Arusha et le « climat de terreur » instauré par un homme qui ne les a « en réalité jamais acceptés ». Pays dévasté, situation humanitaire critique, milices « ethnisantes et fascisantes » : le régime rwandais est efficacement présenté comme désespérément monstrueux. « Pendant tout le mois de mars, explique-t-il, moult tractations à l'initiative des représentants, à Kigali, des pays ayant accompagné les négociations (...) en qualité d'observateurs se poursuivent, en pure perte suite à l'intransigeance du président de la République ». La conclusion arrive tout naturellement : « Une telle situation ne devrait pas s'éterniser. Il nous faut trouver une solution immédiate ... ». Dans l'après-midi du 6 avril, tandis que d'autres congressistes, notamment des Afro-Américains venus des Etats-Unis, remuent vainement ciel et terre dans le même but, le FPR obtient une salle pour une première conférence de presse dont la presse locale rendra largement compte. Patrick Mazimhaka est accompagné de Théogène Rudasingwa, le secrétaire général du FPR, et de Christine Nyinawumwami. Lorsque leur vice-président, informé du crash, retournera le soir-même dans les "zones libérées" au nord du Rwanda, les deux derniers resteront sur place, pour une autre conférence de presse visant à présenter la disparition d'Habyarimana comme « a blessing in disguise » — une bénédiction déguisée... Le pauvre Cyprien Ntaryamira, le président burundais tué dans le même attentat, passera, dès les premières heures, aux oubliettes. Dès le lendemain du crash, Yoweri Museveni assiste à nouveau aux travaux du Congrès panafricain, sans modifier le moins du monde son programme.
En introduction de sa communication prévue sur le rôle de la science dans le développement, devant une assistance encore sous le choc de la nouvelle, il évoque la disparition des deux présidents sur un ton particulièrement détaché. « C'est dramatique, mais j'ai toujours dit que les Africains doivent eux-mêmes régler leurs conflits. Sinon, d'autres s'en mêlent. » Etrange déclaration. Comment pouvait-on parler déjà d'intervention étrangère ou, en tous cas, non-rwandaise dans cette affaire ? Puis, sur un ton badin, s'interroge sur les causes d'un tel "accident". Une bombe à bord ou un tir venu du sol ? Le tout se termine par une plaisanterie sur les services de sécurité : la salle se met à rire ! Deux délégués éthiopiens sont outrés. On le voit, le président ougandais ne fera pas semblant d'être affligé par la disparition de ses deux homologues qu'il a vus et embrassés la veille...
A Dar-Es-Salaam, le gouvernement tanzanien décrète un deuil national de deux jours. Devant cette assemblée de pan-africanistes, Museveni ne demandera même pas d'observer une minute de silence. A un interlocuteur, le dimanche 10 avril, le chef de l'Etat ougandais expliquera longuement le bien-fondé de la revendication des exilés tutsi et reprochera à Habyarimana de n'avoir pas, de sa propre initiative, cherché le dialogue avec eux, malgré ses multiples recommandations. Puis il concluera : « You know, it was time to solve the matter » — « Il était temps d'en finir ».
La débâcle des Occidentaux
Dès l'annonce de la tragédie, les 2250 Casques bleus de l'ONU n'avaient plus qu'une idée en tête : fuir le pays. Arrivés il y a quelques mois dans le cadre des accords de paix d'Arusha, ils n'ont pu ni éviter l'escalade, ni la contenir. Des rapports [illisible] d'éléments de la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l'assistance au Rwanda), complètement en détresse, secouristes devant être secourus. Plus que jamais, leur rôle et leur utilité a été remise en question. Dès les premières heures, des membres du FPR ont occupé les médias pour mettre en garde les puissances étrangères contre toute ingérence. Particulièrement remarquable fut la terreur des pays accusés par les rebelles du FPR lorsque ces derniers leur ont intimé l'ordre de ne pas intervenir dans le conflit : la France s'est sauvée en courant ! Pendant que les Rwandais s'exterminaient dans un massacre d'apocalypse, Belges, Américains et Français ne s'intéressaient à rien d'autre qu'au sort des leurs. Bill Clinton a annoncé sans rire le "succès" des opérations d'évacuation ... des Américains. Il ne devrait plus en rester un seul au Rwanda, mais Moscou, tranquillement, a refusé de mettre la clé sous le paillasson. L'ambassade a même interrogé la quinzaine de femmes russes mariées à des Rwandais : aucune n'a voulu rentrer en Russie. Les Belges, après des propos tonitruants de Willi Claess (« nos Casques bleus sont pris comme des rats ») se sont aussi vite repliés, les yeux sur la pendule de l'ultimatum de 48 heures fixé par le FPR. [illisible] les déclarations de Michel Roussin, ministre de la Coopération, [qui] s'empressait de jurer que son pays qui avait initialement coopéré militairement avec le gouvernement avant de battre en retrait sous les feux de la critique [illisible], avaient quelque chose de pitoyable. Pour être sûre de ne pas indisposer les rebelles, la France a carrément fermé son ambassade après avoir évacué 1238 personnes dont 454 Français. Elle signait sans doute la fin de sa présence au Rwanda : si le FPR l'emporte, il redéploiera sa politique étrangère autour de priorités plus conformes à une région essentiellement anglophone. La plupart des responsables du FPR qui ont bénéficié du soutien américain (voir plus haut) et considèrent la France comme l'appui le plus ferme au "dictateur" Habyarimana, s'expriment en anglais.
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Les Accords d'Arusha
[illisible]
Le 4 août 1993 à Arusha (Tanzanie), le président de la République rwandaise, Juvénal Habyarimana et le président du Front patriotique rwandais (FPR), Alexis Kanyarengwe signaient un accord de paix devant mettre fin à trois années d'une guerre fratricide déclenchée le 1er octobre 1990 par les troupes armées du FPR.
L'accord d'Arusha est un condensé de plusieurs protocoles d'accord conclus entre les deux parties tout au long du conflit. Le premier portait sur la notion d'Etat de droit, le FPR estimant que l'Etat rwandais ne respectait pas les droits de l'homme. Ensuite un accord sur le partage du pouvoir dans le cadre d'un gouvernement de transition à base élargie a été signé. Dans ce nouvel exécutif, le FPR vient s'ajouter aux cinq partis qui composent le paysage politique du pays (MRNDD, PL, MDR, PDC, PSD). Par ailleurs, il est précisé que le Premier ministre du gouvernement de transition à base élargie vient du MDR et le vice-Premier ministre du FPR. A cause de leur importance, le MRNDD, le MDR et le FPR auraient à gérer chacun cinq portefeuilles. Ce nouveau gouvernement devrait diriger le Rwanda pour une durée de vingt-deux mois, renouvelables une fois et au terme desquels, il serait organisé des élections législatives et présidentielles. Du côté du législatif, le protocole sur le partage du pouvoir suggère la mise en place d'une Assemblée nationale de transition à laquelle siégeraient les députés de tous les partis.
Le président Habyarimana devait diriger la transition.
Très épineux est la fusion des deux armées. La future armée nationale de transition devait être composée de 60 % de soldats venus des troupes régulières et de 40 % des hommes du FPR. Sauf pour le commandement dans lequel on devait retrouver à part égales les représentants des deux parties. La démobilisation des hommes de troupes aussi bien de l'armée rwandaise que du FPR devaient être prise en charge par le nouveau gouvernement. Passant brusquement de cinq mille à plus de trente mille hommes, la nouvelle armée posait problème aux gestionnaires du pays. Le président Habyarimana espérait toutefois résoudre la question. « Les pays amis ont accepté de nous aider pour que cette démobilisation ne nuise pas à la sécurité du pays, et pour qu'elle se fasse de façon à ce que les soldats reçoivent au préalable une autre formation professionnelle », expliquait-il dans nos colonnes en septembre 1993. Enfin, un volet porte sur le rapatriement des réfugiés et la réinstallation des personnes déplacées. Estimées à plus d'un million d'individus, les réfugiés rwandais peuvent revenir s'installer au Rwanda. Dans son article 2, le protocole stipule que « le retour est un acte libre de chaque réfugié. Tout réfugié rwandais qui souhaite regagner son pays le fera sans aucune condition préalable. » […]
Jadot Sézirahiga