Témoignages -

  • « Je crois qu'il faudrait que l'on définisse les responsabilités à partir de nos traditions et que le chef ne soit plus considéré comme étant au-dessus des autres, mais un parmi les autres, et un serviteur. Voilà mon idéal. »
    Jeune Afrique N° 1439 - Kigali, Rwanda le 3 août 1988

En souvenir du Président Juvénal Habyarimana

Une main posée délicatement sur mon épaule détourne mon regard de la ville de Kigali, je me retourne vivement et je suis en face du Président du Rwanda, Juvénal Habyarimana. C’était à l’automne 1989, et nous étions accueillis à Ribero, dans ce qui était, je me souviens, une réplique d’une grande case, habitation traditionnelle en milieu rural rwandais. Cette résidence semblait être un des sites favoris de la famille.

En toute simplicité, nous échangeons, et j’apporte à Monsieur et à Madame, des nouvelles de leurs enfants qui étudient alors à Québec.

La première rencontre a toujours un côté inoubliable! Le Président est grand, il se tient très droit, il parle calmement et regarde avec amour ce paysage, là devant nous. Madame, sert elle-même avec sa toute jeune fille Marie-Merci, de petits poissons frits du lac Kivu, accompagnés de la bonne Primus, la bière rwandaise.

Cette ambiance simple, dégagée et familiale, je l’ai toujours retrouvée dans de multiples visites que j’ai rendues à la famille Habyarimana, au cours des années 1989 à 1994. La famille présidentielle vivait très simplement, Madame et les enfants nous recevaient et nous partagions leur repas. Parfois d’autres invités s’ajoutaient, rwandais ou étrangers, mais le déroulement des rencontres était sensiblement le même.

Le Président avait une écoute intelligente, il comprenait à demi-mots, ne refusait pas une objection et il répondait toujours à une demande d’éclaircissement. Jamais au grand jamais, je n’ai détecté de la haine et de l’animosité dans ses propos. Par contre on sentait l’inquiétude pointer. Le sentiment de se buter à un mur d’incompréhension faisait place à la grande confiance des premières années de cette relation amicale. 

Il y eut ensuite, le grave accident d’auto de Jean-Claude, leur fils, et la tristesse que le mauvais état de celui-ci causait à ses parents. Encore là, nous comprenions ces peines et tentions de réconforter. Nous avions déjà connu et accueilli les enfants, étudiants à Québec. Hélas, le mauvais état de leur fils a mis fin à ses espoirs d’études, et je sais que ce qui lui restait à vivre n’a été qu’une succession de jours de douleurs.

Le Président Habyarimana avait une vision régionale du développement. Il croyait en l’ouverture pour son pays et répétait souvent que si le problème de la paix et du développement était régional, sa solution devait l’être aussi. Le sens du terme régional faisait alors référence à la région des Grands Lacs, région à laquelle appartenait le Rwanda.

Son attitude était plutôt paternelle, mais ce n’était pas du paternalisme, c’était une attitude qui était plutôt pédagogique et que la population semblait beaucoup apprécier.

Les années passaient et les difficultés et les incompréhensions grandissaient. En même temps, le Rwanda sous la pression internationale, devait faire face, et ce dès 1990, à une agression armée par le FPR (encouragé par l’Ouganda); il avait à se plier à un sévère ajustement structurel et à vivre l’aventure du multipartisme.

Les sympathies internationales s’amenuisaient toujours, la fidélité n’étant pas le propre des « amitiés diplomatiques » qui se nouent et se dénouent…selon les intérêts des uns et des autres…

A la fin de mars 1994, de passage à Kigali, j’ai été reçue par la famille Habyarimana. Le Président est arrivé un peu en retard, mais comme toujours il m’a chaleureusement souhaité la bienvenue ! Alors que nous échangions, il a été longuement retenu au téléphone par le jeune président du Burundi, M. Cyprien Ntaryamira. De retour parmi nous, il nous a simplement dit : « Je dois le rassurer, car il est très inquiet pour sa sécurité! »

Dix jours après, soit le 6 avril, les deux Présidents étaient victimes d’un sauvage attentat, alors qu’ils revenaient ensemble d’Arusha et leur avion s’écrasait à proximité de leur résidence sous la vue horrifiée de leurs enfants!

L’Histoire « courte » est injuste envers le Président Habyarimana, c’était un homme bon, d’une grande simplicité et il n’avait rien du tyran que la désinformation a tenté de représenter.

Edgar Pisani dans son célèbre ouvrage intitulé : « Sur l’Afrique », (Édition Odile Jacob, 1988, page 53), disait de lui : « Le président du Rwanda, Juvénal Habyarimana… est un jeune sage qui parle peu, écoute beaucoup. Il ne proclame pas, n’entraîne pas; il réfléchit, et son jugement s’avère précieux pour son pays, confronté aux problèmes redoutables d’une surdensité de population et bientôt d’un déséquilibre alimentaire. Il gère, étudie et convainc. Il devait avoir la sagesse pour compagne dans son berceau. »

Ce livre, vous l’aurez remarqué, a été publié en l988, j’ai rencontré le Président en 1989, l’agression contre le Rwanda a eu lieu une première fois en 1990, et en 1994, tout était terminé pour Juvénal Habyarimana. Le rappel des dates a son importance, car certains ont découvert le Rwanda après l994, et n’ont de repères que le tissu de mensonges qui a été écrit sur Juvénal Habyarimana, et les années qui ont précédé le drame rwandais.

Plusieurs personnes et personnalités qui ont connu, le Président, (d’ailleurs, je ne sais pourquoi, mais je ne l’ai jamais appelé Général, mais toujours « président ») vous en parleront comme je le fais aujourd’hui, car ils auront compris l’ayant approché de plus près, qu’ils étaient en présence d’une personne exceptionnelle et l’auront, pour la plupart, apprécié. Quoiqu’on en dise et quoique l’on écrive maintenant, son attitude réservée et l’amour qu’il savait communiquer pour son pays, commandaient le respect. C’est donc à un devoir de mémoire et d’amitié envers une famille éprouvée, que je me soumets aujourd’hui; cela m’est difficile, en raison de la tristesse des événements auxquels il faut nous référer, mais c’est aussi facile, car la bonté et la sagesse de cet homme d’État Africain, méritent d’être soulignées.

Dr Violette Alarie Gendron

La Pocatière, le 10 janvier 2008

Addenda : Ce texte, toujours actuel, a été rédigé alors que j’étais DG de l’Institut de Développement Nord-Sud, Institution canadienne de coopération internationale responsable de projets et de coopérations au Rwanda et au Zaïre (RDC maintenant), dans les années 1988-1994.

Dr Violette Alarie

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