Témoignages -

  • « Je crois qu'il faudrait que l'on définisse les responsabilités à partir de nos traditions et que le chef ne soit plus considéré comme étant au-dessus des autres, mais un parmi les autres, et un serviteur. Voilà mon idéal. »
    Jeune Afrique N° 1439 - Kigali, Rwanda le 3 août 1988

Mon père, ma fierté, mon modèle, mon héros

Depuis que j’ai eu l’âge de la raison, j’ai grandi en côtoyant un père fort, aimant, amusant, courageux, dévoué, intelligent et travailleur infatigable. Je me souviens d’un père modèle, qui était toujours présent pour sa famille, qui l’entourait de tant de chaleur, d’amour, de protection et de paix. Un père toujours soucieux du bien-être de sa famille et de la bonne éducation de ses enfants. On le respectait beaucoup, non pas du fait de son rang de chef d’État, mais parce que tout son être dégageait et inspirait le respect. Pourtant, il était caractérisé par une si grande humilité, simplicité et générosité. Il était lui-même respectueux, tolérant, posé mais enjoué, juste et honnête. C’était un homme très sociable, instruit et bien éduqué; bref, un vrai gentleman. 

Cet homme, c’était mon père! 

Un père de famille avec beaucoup de vertus

Malgré sa surcharge de travail et ses lourdes responsabilités d’homme d’État, mon père s’arrangeait toujours pour trouver du temps à consacrer à sa famille. Tous les soirs, une fois rentré du boulot, il nous invitait tous au salon pour bavarder un peu, car son plaisir était d’être entouré de sa famille. 

Avec ses huit enfants, sa tribu qu’il nous appelait, il nous disait que nous sommes tous égaux, quel que soit l’âge ou le sexe. Dans notre éducation, je dirais que c’était le droit d’aînesse, plutôt que l’autorité masculine, qui s’appliquait, mais dans le respect mutuel. Parfois, pour cultiver ce respect et pour donner un répit aux plus jeunes, on inversait les rôles pour donner la chance aux jeunes de donner des ordres à leurs aînés. Nos parents n’avaient même pas besoin de nous répéter la bonne conduite et les bonnes manières qu’ils voulaient nous inculquer. Nous n’avions qu’à suivre leur exemple. Par exemple, je n’ai jamais vu mon père et ma mère se disputer ou échanger des propos haineux, irrespectueux ou blessants. Nous avons évolué dans un environnement sain, ce qui a développé chez nous un esprit de partage, de solidarité et d’amour; mais également, je pense, d’innocence. Je suis contente de l’éducation reçue de mes parents, mais la seule chose que je leur reproche est de ne nous avoir pas mis suffisamment en garde contre la méchanceté que l’on peut rencontrer dans ce monde. Peut-être n’en étaient-ils pas eux-mêmes conscients! 

Mon père était un homme juste, un homme de parole, un homme digne. Ses actes et jugements étaient toujours réfléchis. Par exemple, il ne croyait pas aveuglément tout ce qu’on lui disait; il prenait d’abord soin de vérifier avant de prendre les mesures appropriées. Autant il voulait la justice et l’égalité entre ses enfants, autant il prônait ces valeurs au sein du peuple rwandais.

C’était un homme honnête, qui ne tolérait ni le mensonge ni l’hypocrisie. Quand nous commettions des fautes graves, un seul regard ou le ton de sa voix suffisaient pour nous faire réaliser notre bêtise et nous ramener à l’ordre. Il n’a jamais levé la main sur ses enfants. C’était un pacifiste.

Un homme d’une grande simplicité

Il n’aimait pas du tout les formalités protocolaires réservées aux hommes d’État. À la maison, il préférait se faire servir par ses enfants ou sa femme plutôt que par des domestiques, que l’on soit juste en famille ou qu’on reçoive des invités. Ceux-ci, surtout les invités étrangers, s’étonnaient de la simplicité et de l’atmosphère très décontractées qui régnaient à la maison. 

Mon père était très humain et généreux. Il avait beaucoup de respect pour autrui et s’entendait avec tout le monde. Autant il était à l’aise avec un homologue d’un pays puissant, autant il l’était avec un paysan ou un vieillard de la campagne et, à tous, il leur témoignait du respect qui coulait de source. Il avait réellement cette étoffe de rassembleur digne d’un chef d’État. 

Il nous disait que nous ne devions pas nous sentir supérieurs aux autres enfants pour la simple raison qu’il était président. « Vous êtes Rwandais au même titre que tous les autres enfants rwandais. Soyez fiers de votre pays et de vos origines. Respectez autrui, quel que soit son rang, sa classe ou son ethnie ». Je me souviens qu’à une certaine époque, on le suppliait de nous inscrire à l’école belge ou française pour parler le bon français comme les blancs, car nous avions beaucoup d’amis qui fréquentaient ces écoles-là. Et lui de nous dire : « Pourquoi sous-estimez-vous les écoles rwandaises? Que faites-vous alors des millions d’autres enfants rwandais qui les fréquentent? L’école belge va-t-elle vous apprendre l’histoire du Rwanda, les valeurs et mœurs de votre pays? Au lieu de vous payer ces écoles occidentales qui coûtent énormément cher, je préfère utiliser cet argent pour aider beaucoup plus d’enfants à avoir accès à l’éducation. »

Venant d’une grande famille chrétienne, et ayant à son tour fondé une grande famille, il nous a légué l’héritage du partage et de la solidarité.

Un amateur de la nature

En grand amateur de la nature, mon père avait instauré cette tradition familiale de partir tous les week-ends à l’aventure. Il embarquait alors tout le monde en voiture, prenait le volant et nous emmenait en escapade, découvrir les beautés du Rwanda. Il tenait à nous faire profiter des merveilles et richesses de notre pays. C’est au cours de ces escapades que nous avons fait le tour de toutes les préfectures du Rwanda en sa compagnie, pour le loisir, mais en même temps pour notre instruction. Souvent, quand on manquait d’inspiration quant à l’endroit à visiter, on partait au hasard, empruntant parfois des pistes impraticables, mais l’aventure était toujours enrichissante. On appréciait beaucoup ces sorties familiales en plein air où on faisait du pique-nique, de la pêche, la rencontre informelle avec la population, la rescousse de jeunes animaux perdus, la chasse aux plantes ornementales sauvages à replanter dans notre jardin, etc. Les forêts rwandaises regorgeaient d’orchidées sauvages dont mon père raffolait. Il avait planté dans notre jardin toute une collection de plantes, d’arbres de différentes variétés du pays ou d’ailleurs, qui faisaient sa fierté. Mon père aimait beaucoup aussi les animaux. Il était reconnu pour être un grand protecteur et défenseur de l’environnement.

L’homme politique

Je lui servais parfois d’interprète pour ses interlocuteurs anglophones, à titre privé, mais dans certains cas très rares, à titre officiel. C’est ainsi que je l’ai accompagné en Tanzanie le 4 août 1993, lors de la signature des fameux Accords d’Arusha. Je lui ai servi d’interprète lors de ses échanges avec le président Museveni à titre privé, car il y avait des interprètes officiels. Ici c’est avec toute franchise que je peux témoigner de la réelle volonté de mon père de trouver un règlement pacifique au conflit imposé au Rwanda. Je l’ai vu serrer, avec calme et espoir, la main de ceux qui l’attaquaient, le calomniaient et l’avaient traité de tous les maux, parce qu’il aspirait à tout prix au bien de son peuple, au retour de la paix au Rwanda. Quoi que pensent et disent les gens, mon père croyait sincèrement à ces accords. Fervent défenseur de la paix, il était prêt à tout ce qui était raisonnablement faisable pour la ramener, même au risque de sa vie.

C’était vraiment un homme juste, qui portait à cœur les intérêts de son pays et avait mis ses intérêts personnels au second plan. Il disait qu’il était le président de tous les Rwandais sans distinction d’ethnie ni de région, qu’il devait protéger et défendre les intérêts de tous, au prix de se faire taxer de protecteur excessif de tutsi par les uns et d’extrémiste hutu par les autres.

Un homme fort et intelligent

C’était un homme d’un grand courage, fort physiquement et moralement. Il était le pilier de sa famille directe, de sa famille élargie et du peuple entier. Il répandait un sentiment de sécurité, tant il était fort et pourtant posé et réfléchi. Il fut un grand sportif, mais il en faisait de moins en moins en avançant en âge.

C’était un travailleur infatigable, il avait le sens du devoir et du travail bien accompli. Il tenait à préparer ses discours lui-même. 

La vie commune avec lui était une réelle école du savoir, très enrichissante et agréable. Je trouvais qu’il connaissait tant de choses, dans tant de domaines, et je me plaisais à l’écouter parler. Amateur de la nature, il connaissait la plupart des noms de plantes, d’animaux et de lieux, mais il nous parlait aussi de littérature, philosophie, histoire, médecine etc. Doté d’une très bonne mémoire, il suffisait de lui dire le nom d’une personne, d’un lieu… une seule fois et nul besoin de le lui répéter. Très souvent je rêvais d’avoir, ne fût-ce qu’un centième de ses connaissances générales ou de son intelligence. Pourtant, il restait toujours humble. Il ne se vantait ni de ses accomplissements, ni de ses qualités, ni de ses connaissances.

Un homme plein de vie

Il appréciait la vie et avait beaucoup d’amour à donner. Il appréciait la bonne compagnie et était sincère en amitié. Sa compagnie était vraiment agréable, drôle, rassurante. Doté d’un sens naturel de l’humour, il répandait la joie autour de lui et se plaisait à faire rire les gens autour de lui. Il nous racontait souvent des blagues et il aimait nous taquiner. On s’amusait à se lancer des taquineries, mais c’était difficile de le battre. Lorsqu’il n’était pas à la maison, il y avait un grand vide car sa seule présence procurait un sentiment de sécurité, d’amour, de paix, de joie.

Quand j’y pense, je me dis que j’ai eu la chance d’avoir un père comme lui. C’était un homme de tant de vertus et j’ai appris tant de lui. Il m’a armée de l’amour et de la force dont j’avais besoin pour affronter la vie d’ici-bas.

Oui, mon père était, et restera toujours mon héros. 

Oui, je suis fière, et resterai toujours fière de lui.

Marie-Rose Habyarimana

D'autres témoignages

Mon frère

Juvénal HABYARIMANA est né le 8 mars 1937 à RAMBURA,